Polar féministe, Santosh propose aussi une pertinente analyse des béantes failles sociales et religieuses au cœur d’un pays-continent tel que l’Inde. Passionnant.
Synopsis : En Inde, il y a deux sortes d’intouchables : ceux que personne ne veut toucher et ceux que personne n’a le droit de toucher. C’est ce que découvre la jeune Santosh, qui donne son nom à ce polar saisissant, lorsqu’elle reprend l’emploi de son défunt mari en tant que policière, et qu’elle constate les inégalités de traitement au sein du système policier indien.
Un film britannique situé en Inde
Critique : Documentariste de formation, Sandhya Suri est une Britannique d’origine indienne qui ne cesse d’ausculter les failles de ce pays dit du Sud global. Depuis de nombreuses années, elle souhaitait tourner un documentaire sur la police indienne, réputée pour être l’une des plus corrompues de la planète. Bien évidemment, un tel projet était absolument impossible dans le cadre d’un documentaire, ce qui a convaincu la réalisatrice de passer au long métrage de fiction, après une première expérience enrichissante dans le court (The Field, en 2019).

© 2024 British Broadcasting Corporation, The British Film Institute, Haut et Court, Santosh Films Ltd. / Photographie : Taha Ahmad. Tous droits réservés.
Pour écrire le scénario de ce qui deviendra Santosh (2024), la réalisatrice s’est largement inspirée du terrible viol collectif dans un bus de Delhi (l’affaire Nirbhaya) qui a fait le tour des médias du monde entier en 2012. Cela avait débouché sur des manifestations impressionnantes de femmes se plaignant de leur condition d’infériorité en Inde. Lors d’un reportage, Sandhya Suri a remarqué la présence face à ces femmes d’une policière et son regard quelque peu perdu l’a interpellé. C’est ainsi qu’est né le personnage de Santosh, d’autant que la cinéaste a découvert qu’en Inde une veuve peut hériter du poste de son mari dans l’administration, et donc également dans la police.
Plongée au cœur des dysfonctionnements de la société indienne
Ainsi, la réalisatrice bénéficiait de son point d’entrée dans une intrigue où le spectateur suit le point de vue unique de cette femme veuve qui va intégrer les rangs de la police indienne. Lors de sa première enquête sérieuse sur la mort d’une jeune fille de la caste inférieure, celle-ci va découvrir, en même temps que le spectateur, les rouages particulièrement tortueux de la justice indienne. Et le constat s’avère particulièrement accablant.
Sandhya Suri décrit ainsi un métier où les femmes sont généralement reléguées aux tâches qu’aucun homme ne veut réaliser (transporter un cadavre d’intouchable jusqu’à la morgue par exemple). Ensuite, elle démontre que la corruption est généralisée et qu’aucune enquête n’est menée sans pot-de-vin. Enfin, elle s’arrête longuement sur le fossé social qui sépare chaque être humain des autres en fonction de sa caste et de sa religion. Ainsi, les castes inférieures sont toujours déconsidérées et réduites à une pauvreté endémique, tandis que les hautes sphères possèdent tous les droits et peuvent même échapper à la justice.
L’Inde, terre de l’inégalité systémique
De plus, Santosh est situé dans un Etat du nord de l’Inde où subsiste une forte minorité musulmane. Celle-ci est également mise à l’écart des emplois les mieux rémunérés, tandis qu’elle est systématiquement accusée de tous les maux par les hindouistes. Le film le démontre de manière brillante, en étant suffisamment clair pour qu’un Occidental comprenne les enjeux, mais sans avoir recours à un didactisme qui serait trop pesant. En fait, la force de Santosh vient de la capacité de la réalisatrice à évoquer ces nombreuses thématiques, uniquement à travers le destin des personnages principaux. Jamais réduits à des porte-drapeaux, ceux-ci possèdent leur propre psychologie et leurs failles.

© 2024 British Broadcasting Corporation, The British Film Institute, Haut et Court, Santosh Films Ltd. / Photographie : Taha Ahmad. Tous droits réservés.
D’ailleurs, l’héroïne n’est aucunement un modèle puisqu’elle se laisse un temps séduire par le petit pouvoir que lui offre l’uniforme. Au cœur de cette intrigue policière classique, on signalera la présence d’une très longue séquence de torture menée par la police sur un suspect musulman. Assez insoutenable par sa durée, cette séquence justifie à elle seule l’interdiction du film aux moins de 12 ans. Pas forcément graphique, la scène est surtout difficile à supporter dans le contexte réaliste du film.
Des actrices parfaitement dirigées
Réalisé avec un réel talent, Santosh bénéficie également d’une interprétation de belle tenue de la part de Shahana Goswami dont on partage les doutes uniquement à travers son regard. Mais on aime aussi beaucoup Sunita Rajwar qui incarne sa cheffe dont le discours ambigu interpelle nécessairement le spectateur. Loin de n’être qu’une œuvre féministe de plus, ce premier long métrage de fiction est aussi l’analyse pointue et pertinente d’une société aux valeurs totalement contradictoires avec l’idée même de justice.
Box-office français de Santosh
Présenté avec succès dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2024, Santosh a ensuite été proposé en salles à partir du 17 juillet 2024 par le distributeur Haut et Court. Le but était de faire du film le sleeper de l’été 2024, à l’image de nombreux polars venus d’horizons lointains les étés précédents. Le film démarre d’ailleurs plutôt bien avec 5 948 spectateurs pour son premier jour dans les 140 salles d’art et essai le programmant. Le film termine sa première semaine en dixième place du box-office national fort de ses 43 680 féministes.
Avec un score aussi encourageant, les salles réclament des copies supplémentaires en deuxième semaine (158) et le long-métrage convainc 26 985 retardataires pour un recul modéré de 38 %. Preuve d’un bon bouche-à-oreille, Santosh poursuit sa route avec 214 copies en troisième semaine et une baisse très modérée pour 19 818 policières de plus. Au bout d’un mois, le film dépasse la barre symbolique des 100 000 clients, grâce à ses 250 copies. Le métrage a poursuivi sa carrière avec près de 10 000 entrées en plus chaque semaine, avant d’être retiré de l’affiche avec 140 363 tickets vendus.
Ce beau succès du film d’art et essai a d’ailleurs eu droit à une sortie en blu-ray dès le mois de décembre 2024.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 17 juillet 2024
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Sandhya Suri, Shahana Goswami, Sunita Rajwar
Mots clés
Cinéma britannique, Cinéma indien, L’Inde au cinéma, Film féministe, La condition des femmes dans le monde
