Conte musical africain, Neptune Frost s’insère à merveille dans toutes les luttes progressistes actuelles sans jamais oublier l’aspect poétique de l’œuvre. Un OVNI à réserver aux aventuriers du septième art.
Synopsis : Hauts plateaux du Burundi, de nos jours. Après la mort de son frère, Matalusa, un mineur de coltan, forme un collectif de cyber-pirates anticolonialistes. Évoluant dans une société autoritariste où la technologie règne en maître, il rencontre alors Neptune, un.e hacker intersexe. De leur union va naître une insurrection virtuelle et surpuissante.
Un projet tourné en toute indépendance
Critique : Au début des années 2010, le rappeur, musicien et poète afro-américain Saul Williams envisage d’écrire un film musical qui se situerait sur le continent africain. Son projet prend le temps de mûrir, d’autant qu’entre-temps, il fait la rencontre de la comédienne Anisia Uzeyman sur le tournage du film Aujourd’hui (Alain Gomis, 2012). S’ensuit une liaison amoureuse et même un mariage. Désormais collaborateurs, Saul Williams et Anisia Uzeyman choisissent de situer l’action de Neptune Frost au Burundi, même si le tournage aura lieu au Rwanda, pays d’origine de l’actrice. La phase d’écriture du scénario, puis de la musique prend plus de sept années, avant que soit lancée une campagne de financement participatif sur la plateforme Kickstarter en 2018.

© 2021 Swan Films, Sopherim, Knitting Factory Entertainment, SPKN/WRD, en association avec Carte Blanche, Redwire Pictures / Damned Films. Tous droits réservés.
Grâce au succès de cet appel, Neptune Frost peut enfin être tourné au Rwanda au début de la décennie 2020. Les deux époux coréalisateurs mêlent des comédiens professionnels ayant déjà connu des expériences au cinéma, comme Cheryl Isheja (Petit pays en 2020) ou Eliane Umuhire (grande actrice de théâtre de Kigali), avec des non professionnels comme Elvis Ngabo. Même si les moyens techniques sont globalement limités, le but des auteurs était de signer une œuvre esthétiquement ambitieuse et qui allait démontrer la capacité du continent africain à surpasser ses problèmes financiers pour obtenir un résultat impeccable.
Un film qui s’inscrit dans l’intersectionnalité des luttes sociales
Conte musical qui s’abreuve aussi bien aux histoires ancestrales africaines qu’au mouvement cyberpunk, Neptune Frost (2021) est une proposition de cinéma radicale qui risque bien de diviser fortement le public, y compris celui des cinéphiles. Pourtant écrit avant la vogue du wokisme aux Etats-Unis, Neptune Frost semble bien répondre à tous les critères de ce mouvement au cœur des universités américaines. Ainsi, le héros principal est un personnage intersexe (qui est d’ailleurs interprété par deux comédiens aux genres différents) qui va lutter contre le capitalisme et le néocolonialisme économique qui frappent le continent africain.
Pourtant, malgré ces thématiques qui font penser à l’intersectionnalité des luttes (antiracisme, féminisme, anticolonialisme, reconnaissance des LGBTQIA+), le film de Saul Williams et d’Anisia Uzeyman parvient à dépasser cette dimension purement politique en conservant une forte composante poétique.
La poésie finit par l’emporter sur le politique
Ainsi, le spectateur est invité à suivre le destin d’un personnage principal qui va découvrir une nouvelle dimension où tous les opprimés de la planète peuvent se réunir. Cela va du héros non genré et donc rejeté, jusqu’aux mineurs qui sont exploités pour extraire le coltan nécessaire à la construction des smartphones. Pour signifier l’existence de cette dimension parallèle, les auteurs ont eu simplement recours à des comédiens qui miment l’entrée dans un espace invisible.
On retrouve ici une certaine débrouillardise qui rappelle les œuvres poétiques de Jean Cocteau comme Orphée (1950). Cette pauvreté des moyens est donc ici toujours compensée par une imagination débordante. Anisia Uzeyman a également beaucoup travaillé sur les couleurs, absolument superbes afin de compenser un tournage en vidéo un peu frustre.
De l’excellence en matière musicale
Mais il est également important de signaler l’excellence de la musique composée par Saul Williams. Faite de nappes synthétiques boostées par des percussions africaines, le résultat est très souvent enthousiasmant et procure à la fois une ambiance étrange et envoûtante. Certes, on peut regretter la tendance des auteurs à écrire des dialogues trop pompeux, voire sentencieux, notamment dans leur approche politique sans doute trop explicite et frontale, mais cela est souvent contrebalancé par de purs moments de poésie.

© 2021 Swan Films, Sopherim, Knitting Factory Entertainment, SPKN/WRD, en association avec Carte Blanche, Redwire Pictures / Damned Films. Tous droits réservés.
Et après tout, on ne peut que saluer le discours qui dénonce la mainmise étrangère sur les ressources africaines, que ce soit les Européens ou actuellement les Chinois et les Russes. Neptune Frost milite pour une libération de l’Afrique par les Africains eux-mêmes. Les auteurs font d’ailleurs preuve d’une belle clairvoyance lorsqu’ils signifient que du sang africain irrigue chaque smartphone de la planète tant le scandale de l’extraction du coltan demeure d’actualité.
La révolution des poètes
Film révolutionnaire dans tous les sens du terme, Neptune Frost appelle à un changement profond du système capitaliste mondial, non pas par la violence, mais par la poésie et la prise de conscience internationale. Son discours d’ouverture et de contestation est relayé par une forme d’une grande liberté qui s’accorde donc parfaitement avec le fond. Pour autant, tout n’est pas parfait dans Neptune Frost qui refuse toute forme de binarité et de genre, mais qui patine sérieusement dans son dernier quart d’heure qu’il aurait fallu écourter pour le bien de l’ensemble.
Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2021, Neptune Frost n’a obtenu aucune récompense car trop clivant. Il a mis ensuite deux ans avant d’être proposé dans quelques salles d’art et essai par le distributeur indépendant et exigeant Damned qui n’en a tiré que 704 aventuriers du septième art. Par la suite, le long métrage a fait l’objet d’une édition DVD tout à fait intéressante puisqu’elle propose non seulement une bonne copie du film, mais aussi quelques entretiens passionnants avec les deux auteurs, pour une durée d’environ 25 minutes. De quoi confirmer leur volonté d’engagement, mais aussi le désir de créer une nouvelle forme de film poétique typiquement africain.
Critique de Virgile Dumez
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Anisia Uzeyman, Saul Williams, Cheryl Isheja, Eliane Umuhire
Mots clés
Cinéma africain, Cinéma queer, Les films woke, Les transgenres au cinéma, L’Afrique au cinéma