Trois pièces oubliées, mises en scène à l’ancienne, comme un pied de nez joyeux à tous les codes contemporains, le tout dans une belle édition.
Synopsis : Trois rêves, trois histoires où se déclinent les charmes et les dangers de l’imaginaire… Dans un petit café, vers 1900, un théâtreux de province fait le récit à qui veut bien l’entendre de ses soi-disant succès. Dans une maison isolée, à la campagne, deux femmes voient le soir tomber, et se laissent peu à peu envahir par la terreur. Au cœur d’une clinique psychiatrique (aux méthodes réputées modernes), les fous ne sont peut-être pas ceux qu’on pense – et achèvent de faire basculer les apparences. D’après les pièces de Georges Courteline et André de Lorde.
Critique : Les cinéphiles connaissent bien les travaux de Noël Herpe, notamment sur Rohmer, Guitry ou Clouzot, moins peut-être ses études littéraires et son journal intime ; certains ont découvert son court-métrage (C’est l’homme), audacieux et qui suscite chez le spectateur un vrai malaise.
Voici donc qu’il franchit le cap du long (en fait un collage, en quelque sorte), là où ne l’attendaient que ceux qui savent son goût pour le théâtre, avec l’adaptation de trois pièces à la fois courtes et relativement obscures signées de Courteline (la première) et André de Lorde (les deux suivantes), ce dernier étant autrefois réputé pour ses pièces de Grand-Guignol.
Qu’est-ce qui les unit ? D’après l’auteur lui-même, le thème de la folie qui irrigue sous des formes différentes les trois segments. Mais ce qui nous a davantage intéressé est ce qui les sépare, c’est à dire les divers dispositifs scéniques : hommage à Jean-Christophe Averty avec incrustation dans une carte postale ancienne, pastiche de scène d’horreur et ses variations de point de vue, style dépouillé et largement frontal.
Trois manières de travailler la narration en refusant le réalisme et l’aération artificielle, trois manières de s’opposer aux tendances actuelles du cinéma. En se plongeant dans la Belle Époque, Herpe fait moins œuvre de nostalgie, même si elle se glisse çà et là, que d’un questionnement sur la forme en triturant des modèles anciens : difficile d’oublier par exemple Guitry, d’autant que le générique parlé de la fin l’évoque directement.
Pourtant le film n’est pas un exposé théorique et froid : il s’agit bien de raconter et d’y prendre plaisir. Voir Herpe lui-même se gargariser d’un monologue prétentieux en incarnant un cabotin sur le retour, suivre la lente angoisse qui s’empare de deux femmes isolées à la campagne, s’immerger dans un asile où les fous se présentent normalement avant de déraper, c’est retrouver le plaisir « simple » d’un théâtre désuet, presque naïf, consacré aux textes et aux comédiens. La gourmandise des mots s’y étale en une délectation des comédiens rien moins que contagieuse.
On pourra préférer l’un ou l’autre des segments, et pour notre part le dernier, malgré son origine prestigieuse (adaptation d’une nouvelle de Poe), nous a semblé moins convaincant, mais la démarche de l’ensemble reste passionnante et le pari largement gagné. Même dans les ajouts, ces récits de rêve sur fond noir, Herpe fait partager son goût du texte littéraire classique, impeccablement rythmé, qu’on savourera comme on savourait les introductions du Plaisir de Max Ophuls.
En se situant « avant » la Nouvelle Vague et ses successeurs, le réalisateur retrouve, toutes proportions gardées, le charme de Resnais adaptant Bernstein (Mélo), ce goût du théâtre ancien envisagé sans clin d’œil ni second degré, malgré une toute fin dont l’audace paraît bien terne.
Suppléments : 5/5
On vérifie une fois de plus que ce n’est pas la quantité des bonus qui compte, mais la qualité ; ceux de cette édition permettent de cerner intelligemment le film et ses alentours. Il y a d’abord le livret, constitué d’un entretien avec Herpe dans lequel il explique doctement ses intentions et ses partis-pris. En complément, sur le DVD, le cinéaste se livre à un long autoportrait par l’analyse élargie de ses œuvres (55mn). C’est passionnant et très vivant. Les trois making-of sont moins intéressants, simples extraits de tournage ou des répétitions pour les deux premiers, plus longue présentation pour le dernier (20mn). À quoi s’ajoute la bande-annonce.
Image : 4/5
La copie proposée rend compte fidèlement d’une image volontairement irréaliste et dépouillée ; les couleurs sont éclatantes ou fades selon les partis-pris, et la définition satisfaisante. Rien d’extraordinaire, mais un bon niveau de DVD actuel.
Son : 4/5
Là encore, on n’est pas dans les effets percutants ; néanmoins, et cela suffit, le piano est cristallin et les voix ont beaucoup de présence. Dans la deuxième pièce, le jeu entre un son net ou étouffé selon que la caméra est à l’intérieur ou à l’extérieur est particulièrement net.
Critique et test DVD : François Bonini