Plongée au cœur de la communauté LGBT brésilienne, Baby peint un portrait à la fois juste et nuancé d’une situation toujours compliquée dans un pays très largement catholique. Intéressant.
Synopsis : À sa sortie d’un centre de détention pour mineurs, Wellington se retrouve seul et à la dérive dans les rues de São Paulo, sans nouvelles de ses parents et sans ressources pour commencer une nouvelle vie. Lors d’une visite dans un cinéma porno il rencontre Ronaldo, un homme mûr qui lui enseigne de nouvelles façons de survivre. Peu à peu, leur relation se transforme en passion conflictuelle, oscillant entre exploitation et protection, jalousie et complicité.
Sept ans de gestation
Critique : Après son premier long métrage Corpo Elétrico (2017) qui traitait déjà de l’homosexualité, le cinéaste brésilien Marcelo Caetano a souhaité revenir sur cette même thématique, mais en adoptant un style différent. Si son premier opus faisait la part belle à une réalisation émargeant du côté du documentaire, avec des plans fixes, Baby (2024) allait devoir au contraire capter une urgence qui imposait une caméra toujours en mouvement, avec un recours fréquent au zoom.

© 2024 Cup Filmes, Desbun Filmes, Plateau Produções, Still Moving, Circe Films, Kaap Holland Film / Photo : Epicentre Films. Tous droits réservés.
Afin d’écrire un scénario qui soit le plus juste possible, le réalisateur a passé de nombreux mois à interroger des jeunes homosexuels qui arpentent les rues de São Paulo afin de trouver des moyens de survivre. Le processus de création a duré près de sept ans, entre le début de l’écriture, le casting, le tournage effectif et la sortie du film. De quoi faire évoluer le projet pour lui donner une épaisseur supplémentaire qui n’était pas forcément prévue initialement.
20 ans d’écart
Ainsi, le cinéaste a décidé que son jeune héros est abandonné par sa famille lorsqu’il est enfermé durant deux ans dans une prison pour mineurs. A sa sortie, le jeune homosexuel découvre avec stupeur que ses parents sont partis sans laisser d’adresse. Il doit donc parvenir à se débrouiller tout seul. Lors d’une incursion dans un cinéma porno gay, Baby, comme il aime à se surnommer, fait la rencontre de Ronaldo, un prostitué très viril de vingt ans son ainé. L’attirance entre les deux êtres est immédiate et désormais les deux complices vont vivre une histoire d’amour complexe, faite de dépendance, d’exploitation, mais aussi de sentiments très forts l’un pour l’autre.
Si Baby s’inscrit pleinement dans tous les clichés d’un cinéma communautaire décidément très actif en Amérique latine (on a le droit aux torses nus, aux sorties nocturnes dans des boites de nuit branchées avec Dalida en fond sonore, aux backrooms, ainsi qu’au classique récit initiatique teinté de cruauté), la force du film vient justement de sa capacité à nuancer son propos en proposant des situations toujours plus complexes à appréhender d’un point de vue psychologique. On comprend bien que Baby trouve en Ronaldo une figure paternelle qui le rassure, mais d’un autre côté, le jeune garçon entend demeurer indépendant d’un homme plus âgé et particulièrement intrusif.
De l’exploitation à l’amour, il n’y a qu’un pas!
D’ailleurs, le spectateur se demande toujours si Ronaldo est réellement amoureux de son compagnon ou s’il ne fait que l’exploiter pour en faire sa prostituée et son petit dealer. Là où le cinéaste marque des points c’est qu’il ne tranche pas entre les deux options. Ronaldo exploite bien Baby, mais il le fait car il est d’une maladresse totale avec ce jeune qui le trouble dans sa pseudo virilité.
Autre point positif, Baby évoque bien la situation catastrophique de la communauté LGBTQIA+ au Brésil, pays encore très catholique et gagné par l’extrême droite depuis quelques années (l’époque Bolsonaro), en montrant les passages quasiment obligés vers la petite délinquance, la prostitution ou la drogue. mais Marcelo Caetano parvient à éviter le sordide. Même si certains moments s’avèrent difficiles, le cinéaste varie les tonalités et permet au film de respirer par des moments de grâce, des petits riens qui font que la vie vaut tout de même la peine d’être vécue. Il insère également des instants de tendresse là où on ne les attend pas nécessairement et rend hommage aussi à la communauté qui sait parfois se serrer les coudes dans l’adversité.
São Paulo et ses contrastes sociaux
Avec son tournage en mode guérilla dans les rues de São Paulo à l’aide de caméras le plus souvent cachées, Baby livre au passage le portrait d’une ville où les contrastes de richesse sautent aux yeux. Entre les vieux quartiers riches du centre qui se sont paupérisés et les belles villas des notables en périphérie, les inégalités frappent le spectateur. De même, le regard des passants sur certains homosexuels plus extravagants en dit long sur le rejet qu’ils suscitent auprès de la population brésilienne.

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A la fois état des lieux de la situation d’une communauté, mais aussi véritable essai sociologique et pur film d’amour contrarié, Baby est finalement riche de ses différentes thématiques, parvenant à faire oublier son statut de film communautaire pour toucher à l’universel. Pour cela, Marcelo Caetano – qui est aussi directeur de casting – a su trouver les bons interprètes pour donner corps à son récit d’apprentissage.
D’excellents acteurs, parfaitement dirigés
Le jeune João Pedro Mariano dont c’est la première expérience devant une caméra capte l’attention sans difficulté, tandis que le comédien de théâtre Ricardo Teodoro s’impose comme une évidence dans un rôle difficile puisqu’il doit à la fois apparaître comme un homme fort, mais également troublé par une passion amoureuse qui le ronge de l’intérieur. Enfin, la plupart des seconds rôles sont tenus par des non professionnels ou des gens issus du théâtre, offrant ainsi la véracité nécessaire à un tel récit.
Présenté à la Semaine de la Critique lors du Festival de Cannes 2024, le film n’a obtenu qu’un unique prix, celui de la Fondation Louis Roederer pour Ricardo Teodoro. Par la suite, le métrage a mis quasiment un an avant d’être distribué par Epicentre Films à partir du 19 mars 2025. Pour sa première semaine sur la France, le film communautaire a rassemblé 7 198 gays, avant de s’écrouler à 2 371 retardataires en deuxième tournée. Le reste de sa carrière s’est effectuée sur le long terme en étant conservé par des cinémas d’art et essai sur des séances uniques. Au total, le film a mobilisé 12 860 spectateurs sur toute la France, avant d’être édité en DVD.
Critique de Virgile Dumez
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Mots clés
Cinéma brésilien, LGBTQIA+, Jeunesse paumée au cinéma, La prostitution au cinéma, La drogue au cinéma, Semaine de la Critique Cannes 2024