Portée par un duo de comédiennes hors pair, Viaje est une réflexion universelle et pudique sur la douloureuse contradiction de l’amour filial dans laquelle bien des mères se reconnaîtront.
Synopsis : Leonor veut quitter le toit familial mais n’ose pas le dire à sa mère. Estrella ne souhaite pas que sa fille parte mais elle ne parvient pas à l’en empêcher. Mère et fille vont devoir aborder une autre étape de leur existence où tout ce qu’elles partageaient jusqu’alors vacille.
Critique : Dans le huis clos de cet appartement qui pourrait se situer dans n’importe quelle ville du monde, tant l’action qui s’y déroule est intemporelle, deux femmes dorment l’une contre l’autre dans un canapé. Elles sont réveillées par un appel publicitaire destiné au propriétaire de la ligne téléphonique qui est absent. Des appels répétés sur un portable dont personne n’a eu le courage de résilier l’abonnement, la découverte ici et là d’objets lui ayant appartenu témoignent du lien ténu mais profond qui continue de les relier à celui qui fut le père de l’une et le mari de l’autre.
Viaje a Londres, sin Londres
Si la jeune femme perçoit la détresse de sa mère, elle rêve aussi de pouvoir s’émanciper de la tendresse maternelle d’autant que certaines de ses amies qui ont déjà franchi le pas lui vantent les joies de cette libération. Au prétexte de perfectionner sa maîtrise de la langue anglaise, elle part à Londres comme jeune fille au pair. Commence alors, de part et d’autre, la ronde des questionnements et des doutes. Comment quitter ce nid à la chaleur rassurante pour affronter une existence dont on ne sait rien ? Comment aimer de la bonne manière sans étouffer l’autre ou se dissoudre en lui ? La plus belle preuve d’amour n’est-elle pas de laisser partir ses enfants malgré l’immense vide laissé par leur départ ?
Aimer, partir, laisser partir
Cette distance imposée désoriente la mère dans un premier temps, pour finalement lui ouvrir les portes d’une vie sociale oubliée tandis que le téléphone dont elle abuse (au point de mettre en péril les relations professionnelles de sa fille) se substitue à ce cordon qu’elles n’ont jamais vraiment réussi à couper. Du voyage en Angleterre ne filtrera aucun plan. Toutes les scènes se déroulent au cœur de cet appartement calfeutré où les personnages évoluent d’une pièce à l’autre de manière à explorer minutieusement le territoire intime et contradictoire des relations filiales et la difficulté à trouver le juste équilibre entre indépendance et solidarité.
Portrait significatif de la complexité qui caractérise la séparation inéluctable parents-enfants.
Nourrissant son récit de multiples détails pas vraiment anodins et de dialogues dont l’authenticité permettra au spectateur une identification immédiate, la jeune réalisatrice Celia Rico Clavellino, dont c’est le premier long-métrage, puise dans son vécu pour nous faire partager toute la tendresse dont elle enveloppe ses personnages. Entre silence et mots justes, elle tisse un film délicat sur ces liens familiaux qui nous unissent et nous séparent. Mû par la force de conviction de ce seul couple de comédiennes au sommet de leur art (Lola Duenas, prix d’interprétation féminine à Cannes en 2006 dans Volver d’Almodóvar, entre autres ; et Anna Castillo, Goya de la révélation féminine pour L’Olivier de Iciar Bollain, au minois à la fois mutin et grave, encore tout empreint de la candeur de l’enfance), ce portrait significatif capte avec une justesse rarement égalée la complexité de la séparation inéluctable parents-enfants.
Critique : Claudine Levanneur
Sorties du mercredi 2 octobre 2019


