Madonna has been ? Dans les rêves des adolescents sûrement. Son album Rebel Heart laisse sa concurrence féminine complètement exsangue par son ambition.
Madonna la conquérante.
La rebelle de Like a Virgin (1984), après une décennie à renier toute promotion musicale, à fuir les journalistes, qui l’appréciaient peu, de toute façon, avait oublié d’où elle venait. On l’entendait se répandre sur ses gamins à langer, à adopter ou à sauver d’une misère d’Afrique pleine de bons sentiments politiques et donc rébarbatifs. Elle flirtait avec l’ésotérisme religieux et affichait des ambitions cinématographiques royalistes (W.E., biopic pourtant réussi). Madonna, embourgeoisée depuis sa rencontre avec un certain Guy Ritchie, qui aurait voulu en faire une châtelaine, a donc loupé, semblerait-il, une génération et doit, en 2015, répondre de son âge, car jugée coupable de vouloir rester la même à 56 ans.
Pour celle qui a ouvert chacun de ses albums dans les années 80-90 et 2000 comme des blockbusters, la dame aurait du mal à afficher la retouche de ses photos dans les journaux à scandales ou à se faire une place sur les radios, entre la diffusion de Jul et Gims. Pourtant, elle semblerait enfin avoir capté les impératifs d’un monde contemporain 2.0, fait de réseaux sociaux rageurs, où l’anonymat fait pousser des ailes de “Bull”, sans les couilles de taureau qui sont censés aller avec. Il lui faut donc déballer le show, comme le fait le commun des mortelles, des vedettes décimées en 4 albums ; il lui faut apparaître dans des programme de télé-réalité à voix, se montrer dans des talk-shows outrés, où s’autocongratulent des présentateurs qui s’écoutent lire leur prompteur. Madonna en 2015 doit aussi multiplier les promo tours pour gagner quelques places dans les charts du géant numérique Itunes, à moins que cela soit pour être streamée sur YouTube, puisque le streaming a désormais son mot à dire pour exister dans les hits parades de certains marchés (américains ou anglais)… 2015, c’est le monde d’avant Spotify roi du monde.

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Des producteurs à la pelle, d’horizons divers, d’Avicii à Kanye West, en passant par Diplo ou Blood Diamond… De quoi saturer les oreilles qui ont attendu un an pour découvrir un patchwork redouté, sous haute tension. Les intentions musicales peu évidentes de l’artiste autour de ce projet secret, ont toutefois percé, avec l’apparition désastreuse sur la toile de plus de 30 titres en cours de production en fin d’année 2014, des suites d’une fuite, de quoi faire croire un instant aux internautes tous puissants, qu’ils auraient le dernier mot sur la sortie de l’album et le choix du tracklisting final.
Belle illusion, l’album ne corrigera pas les critiques des premières semaines, et suivra l’orientation voulue dès le départ, à savoir un mélange de titres mid-tempo, teintés d’une humeur hip hop. La pop des premières démos a largement décru pour ne pas réitérer l’ineptie de MDNA qui mélangeait les styles, dans une quête désespérée de la tendance à ne pas louper. Ici, le trendy Avicii – qui décèdera en 2018, NDLR – qui offrait des démos consensuelles pour les radios avec les titres Wash over Me et Rebel Heart, voit sa production adoucie. L’album sera pop-folk, mélodieux, harmonieux, étrangement oriental, nostalgique de l’ambiance backroom feutrée d’Erotica, mais sûrement pas une réitération redondante du trip dance-électro de son prédécesseur.

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La troisième édition Super Deluxe, avec un packaging digipack en 6 volets, déploie surtout une erreur de marketing magistrale, présentant 2 remixes de Living For Love, en lieu et place de deux inédits ! Pour nous, un remix n’a sa place que sur un single. Les démos ont tourné, et certains titres tubesques (Two Steps Behind, sur l’ersatz de la madone, Lady Gaga) ont été évincés de la composition définitive, sic. L’édition française propose toutefois dans cette édition limitée Beautiful Scars, qui emprunte sur sa fin des développements à la Daft Punk, plutôt enivrants, et surtout Addicted et Borrowed time, du pur Madonna, poppy à souhait, mélodieux comme peu de moments de la première partie du CD, le sont. Vous savez, ces morceaux jetés en pâture sur Itunes lors des fuites de Noël, à savoir les titres de Kanye West et Diplo tels que Unapologetic Beach, Bitch I’m Madonna et Illuminati… Ces sons-là, déjantés à souhait, sont surtout dangereusement éloignés de la sphère « madonesque », qu’on aurait pu les imaginer sur l’album urbain Hard Candy où ils avaient sûrement leur place.
Avec une production de premier choix, Rebel Heart se pare d’atouts majeurs, comme cette texture synthétique envoutante sur Hold Tight, évocateur des tourbillons tristes de The Power of Goodbye, un hymne fédérateur diabolique où la voix de Madonna se fond dans un vortex vocal et musical (Living for Love, amoureux d’une époque garage 90s). Des singles consensuels sont distillés, et ils sont nombreux : Devil Pray, Ghosttown ou HeartbreakCity, remportent effectivement l’adhésion et sont parmi les plus radio-friendly de cet environnement chargé. Iconic, avec Chance the Rapper et Mike Tyson en featuring, a du coffre et Joan of Arc est sans nul doute un sleeper qui s’inscrit dans l’efficacité sur la durée.
Comme toujours chez Madonna, des titres orientaux viennent troubler nos habitudes urbaines, des fantaisies comme Body shop, Holy water, ou Best Night. Des choix audacieux peu commerciaux, qui font baisser le niveau d’intérêt, car nous n’en ressortons jamais convaincus. Au moins échappent-ils à cette vaine tendance à pré-fabriquer du tube.

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Projet souvent déroutant, Rebel Heart est surtout l’introspection d’une célébrité bien vivante, insolite dans ses 30 années passées au sommet, où l’autocitation textuelle et musicale rend la composition touchante, loin des opus concurrents d’une jeunesse poppy, de Taylor Swift, Lady Gaga ou Katy Perry, qui n’ont jamais réussi à s’affranchir des goûts adolescents de leur public. Rebel Heart a le mérite de viser plus haut, sans toutefois aboutir aux consensus artistiques de Ray of Light, Like a Prayer ou Confessions on a Dance Floor, plus uniformes en leur temps : ils avaient mis absolument tout le monde d’accord, comme peu d’albums pop ces trente dernières années.
Rebel Heart, Madonna, de retour chez Warner depuis le 1er janvier 2026 après une décennie sous l’escarcelle d’Interscope.