Note des lecteurs

Opinion : Nous n’avons pas vu Joker, mais nous avons un avis sur le symbole que représente le Lion d’Or de Venise offert à Joker de Todd Phillips.

Overbuzzé, adulé par la critique qui a eu la chance de le découvrir sur place, Joker obtient le Lion d’Or de Venise. Un prix qui en ravit plus d’un, mais interpelle.

Certains critiques professionnels chevronnés évoquent dans leur enthousiasme la force d’un Fight Club de David Fincher en s’exprimant sur le nouveau film consacré à l’ennemi juré de Batman. Nous sommes donc heureux de découvrir bientôt un film de super-héros hors-normes qui casse enfin les codes et nous fait saliver.

Joker en compétition : un choix contestable

Toutefois, le cas Venise, de par les choix contestables d’Alberto Barbera – directeur artistique de la sélection – , avec son acharnement à accepter le tout Netflix, fait écho à l’évolution écrasante d’un festival en mal d’existence, qui a longtemps été troublé sur un plan financier, malheureux de projeter dans l’ombre de Cannes et qui semble vouloir crier son besoin de survie par la grande porte américaine et la sélection des sempiternels films à Oscars comme le ronflant A star is born en 2018.

Festival historiquement européen, mais surtout festival-monde, qui s’est souvent voulu comme une réflexion sur les situations politiques et sociales des époques qu’elle a traversées, la Mostra a sûrement commis l’impair de proposer en compétition un formidable film américain qui n’avait nullement besoin de ce prix pour exister sur les couvertures des magazines, dans les rubriques culture des chaînes d’info en continu et sur le podium des sujets tendance sur les réseaux sociaux.

Joker le ténébreux a toute une machine bien huilée derrière lui pour lui permettre de perpétrer une domination des circuits, avec peut-être deux salles par multiplexe, comme c’est souvent le cas avec ce type de productions blindées.

Joker, affiche française 2019
© Warner Bros

L’exigence ascétique des Lions d’Or de Venise malmenée

Venise a toujours été d’une exigence ascétique dans ses choix de Lion d’Or, si bien que les audiences ne prenaient pas connaissance des palmarès un peu hardcore destinés à perpétuer une certaine idée du cinéma d’auteur : La femme qui est partie de Lav Diaz, Les amants de Caracas de Lorenzo Vigas, Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence de Roy Andersson, Sacro GRA de Gianfranco Rosi, Pieta de Kim-Ki-duk, Faust de Sokourov, Lebanon de Samuel Maoz, Lust Caution d’Ang Lee, Still Life de Jia Zhangke, Le retour d’Andrei Zvyaginstsev, Le Cercle de Jafar Panahi… Ces choix austères, mais rigoureux, contrastent avec le virage vers un cinéma plus américain et conventionnel au sommet du palmarès : La forme de l’eau de Guillermo del Toro en 2017, film joli, mais qui n’avait pas sa place dans la lagune du festival, ou Roma, film-vignette sur la plateforme du géant américain Netflix, dont personne ne peut acheter le DVD, et qui est aujourd’hui perdu dans les algorithmes incontrôlables d’un système qui ne le met guère en avant, après l’avoir utilisé pour redorer son blason auprès des cinéphiles exigeants. Aujourd’hui, Roma a bien du mal à marquer son histoire par une authentique carrière. Le film mexicain de Cuarón est devenu le film de personne sur une plateforme SVOD où son caractère radical détonne dans l’immense médiocrité des diffusions environnantes.

Bienveillance complice à un système hollywoodien ?

En gratifiant Joker d’un Lion d’or, la Mostra offre surtout une bienveillance complice à un système hollywoodien qui se referme sur les plus gros, à une centralisation des intérêts, et ébranle un peu plus le cinéma d’art et essai, qui a un besoin vital de prix et de lumières pour exister : les salles indépendantes ont besoin de Lebanon, Pieta et autre Faust pour survivre : on ne leur proposera jamais Joker, et Netflix n’est pas disposé à laisser Roma respirer ailleurs qu’en streaming où le film a tout de suite été dupliqué sur des plateformes illégales de streaming.

Lucrecia Martel et le goût du buzz, mais aussi de la qualité

Au moins, reconnaît-on au jury de Lucrecia Martel, un goût pour le buzz qui a permis d’extirper Venise des marécages de l’anonymat, en cette période de rentrée où les festivals s’enchaînent, en proposant au film de Polanski, J’accuse, Le Lion Argent – Grand Prix du jury. Après avoir tenu des propos déplacés sur la présence du film de Polanski en compétition, faisant fi de ses réserves en qualité de présidente du jury, Lucrecia Martel semble avoir fait amende honorable, en récompensant ce film politique et historique, sur l’affaire Dreyfus, qui nous semble bien important à défendre de par ses implications contemporaines. Martel est une réalisatrice audacieuse qui a su mettre de côté ses réserves à l’égard de l’homme pour saluer l’artiste Polanski. Mais avait-elle besoin de jeter de l’huile sur le feu en regard d’un sujet qui visiblement la dépassait ? La réalisatrice du fascinant La Cienaga et de La Niña Santa, reste au moins égale à elle-même, et fidèle à son cinéma. Hors normes et radical.

Palmarès

Les nombreux prix décernés par le jury démontrent bien la grande valeur et la grande qualité de cette 76e édition de la Mostra et de son Jury qui a récompensé des œuvres internationales variées, et une pléiade d’artistes valeureux. Outre Joker et J’accuse, ont été récompensés…

Lion d’Argent du Meilleur réalisateur :  Roy Andersson pour About Endlessness

Coupe Volpi de la Meilleure interprétation féminine: Ariane Ascaride pour Gloria Mundi

Coupe Volpi de la Meilleure interprétation masculine : Luca Marinelli pour Martin Eden

Prix du Meilleur scénario : No. 7 Cherry Lane de Yonfan

Prix Spécial du Jury : La mafia non è più quella di una volta de Francesco Maresco

Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir : Toby Wallace pour Babyteeth

Prix Orizzonti du Meilleur film Atlantis de Valentyn Vasyanovych

Prix Orizzonti du Meilleur réalisateur : Blanco en Blanco de Théo Court

Prix Orizzonti Spécial du Jury : Verdict de Raymund Ribay Gutierrez

Prix Orizzonti de la meilleure actrice : Marta Nieto pour Madre

Prix Orizzonti du Meilleur acteur : Sami Bouajila pour Un fils

Prix Orizzonti du Meilleur scénario : Revenir de Jessica Palud, Philippe Lioret et Diastème

Prix Luigi De Laurentiis : You Will Die At Twenty de Amjad Abu Alala

Prix Venezia Classici de la Meilleure restauration : Extase de Gustav Machatý

Prix Venezia Classici du meilleur documentaire sur le cinéma : Babenco – Tell Me When I Die de Barbara Paz

Frédéric Mignard