Constat sociologique glaçant, A Normal Family de Hur Jin-ho flingue les dérives de la société coréenne, jamais très éloignée de la nôtre. Cruel et jubilatoire.
Synopsis : Deux frères, un avocat matérialiste et un chirurgien idéaliste, se retrouvent régulièrement avec leurs épouses pour dîner dans un restaurant chic de Séoul. Lorsqu’une affaire criminelle qui les implique explose sur la scène médiatique, leur sens de la morale va être mis à l’épreuve.
A Normal Family, un film de commande
Critique : Considéré comme le roi du mélodrame en Corée du Sud, le réalisateur Hur Jin-ho a construit une œuvre très cohérente qui tourne autour des thèmes de l’amour et de l’amitié. Généralement, il est aussi l’auteur complet de ses films en tant que scénariste. En France, un seul de ses films nous est parvenu, à savoir April Snow (2005), sorti discrètement en salles en 2006. Depuis, ses œuvres n’ont pas franchi les frontières et le cinéaste semble avoir été quelque peu en difficulté pour monter ses projets personnels.

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Aussi, il a décidé d’accepter la réalisation de A Normal Family, une commande qui tranche fortement avec son univers habituel marqué par la douceur et la tendresse. Ici, il a été engagé pour suivre à la lettre le script de Park Joon-seok et Park Eun-kyo, adapté du livre Het Diner de l’écrivain néerlandais Herman Koch. D’ailleurs, les cinéphiles pourront toujours s’intéresser aux autres versions du roman déjà tournées aux Pays-Bas (Het diner, de Menno Meyjes en 2013), en Italie (Nos enfants, d’Ivano De Matteo en 2014) ou encore aux Etats-Unis (The Dinner, d’Oren Moverman en 2017).
La famille coréenne dans le viseur
A Normal Family est donc la quatrième version du même roman en seulement dix ans. L’apport du cinéaste Hur Jin-ho est toutefois assez considérable puisqu’il a réussi à tourner la meilleure des quatre, si l’on tient compte des critiques vues un peu partout sur la toile. En tout état de cause, nous ne pouvons guère comparer puisque nous n’avons vu aucune autre adaptation du best-seller.
Ce qui est certain en revanche, c’est que le réalisateur Hur Jin-ho a troqué sa veste d’auteur sensible pour celle d’un réalisateur particulièrement retors et cruel. Le ton à la fois sarcastique et particulièrement sombre à la fois est clairement une nouveauté au sein de son cinéma. Et cela semble plutôt lui réussir. Effectivement, le réalisateur adapte parfaitement le roman au contexte coréen contemporain. Ainsi, il constate le fossé qui sépare les générations, au point qu’elles finissent par ne plus se comprendre du tout.
Un mépris de classe systémique
Tandis que les adultes sont préoccupés par leurs propres histoires personnelles, les adolescents grandissent de leur côté en étant scotchés en permanence sur leurs écrans, au point de ne plus vraiment faire la part des choses entre le réel et le fictif. Dans un pays ultracapitaliste comme la Corée du Sud, Hur Jin-ho dénonce non seulement le fossé social qui s’est creusé entre les populations aisées et pauvres, mais aussi la crise morale qui touche un pays où tout peut se régler par l’argent, au détriment de toute considération humaniste. Il fustige un certain mépris de classe généralisé.
Mais le script est bien plus retors que prévu car le personnage d’avocat sans scrupule interprété par Sul Kyung-gu va évoluer progressivement vers une prise de conscience de l’horreur de sa position (en gros défendre coûte que coûte des coupables), tandis que son frère médecin idéaliste joué par la star Jang Dong-gun va effectuer le trajet inverse. D’abord vu comme le frangin le plus moralisateur, d’une impeccable droiture, celui-ci va finir par renier tous ses principes pour défendre jusqu’au bout son assassin de fils.
Quand le fossé est également générationnel
Au milieu de ce drame familial terrible aux fortes implications morales se tiennent les adolescents des deux frangins. Présentés d’abord comme des têtes à claques, leur absence totale de remords face à l’horreur de leur acte – que nous ne dévoilerons pas – les place en parfaits représentants d’une génération gavée à la violence décomplexée des réseaux sociaux.

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Le choix d’un réalisateur venu du film d’auteur était particulièrement judicieux afin d’aborder ce sujet délicat avec tout le tact nécessaire, notamment dans le jeu des comédiens qui n’est absolument pas outré ou grimaçant – une tendance forte des acteurs coréens. Film vachard, notamment dans les relations entre les deux personnages féminins – excellentes Kim Hee-ae et Claudia Kim – A Normal Family vient sérieusement bousculer les conventions du film familial, transformant ce qui aurait pu être un simple mélodrame en thriller familial d’une noirceur assez impressionnante.
Cela a offert au long métrage un énorme succès en Corée du Sud, d’autant qu’il est porté par des comédiens très populaires dans toute l’Asie, mais également de nombreuses sélections dans les festivals du monde entier. Ainsi, le thriller familial a été projeté en avant-première mondiale au Festival de Toronto 2023, au Festival des 3 Continents 2023, à celui du film coréen à Paris 2023 puis à Busan en 2024.
Box-office français de A Normal Family
Acquis de longue date par le distributeur Diaphana, celui-ci a plusieurs fois repoussé la sortie du film en France pour finalement le positionner au 11 juin 2025 dans une combinaison raisonnable de 145 salles. Avec 51 126 entrées et une 9ème place hebdomadaire, le film coréen semble intéresser les cinéphiles, mais n’explose pas les records. Pourtant, le miracle du bouche à oreille va éclaircir les horizons du film, avec une baisse modérée de 30 % en seconde tournée et 35 544 retardataires.
Conscient du potentiel du long métrage, Diaphana injecte des copies supplémentaires (224 en semaine 3) et provoque une hausse de 19 % des entrées avec 42 482 frangins pour un total de 129 152 entrées. Par la suite, le film devient un véritable sleeper de l’été 2025 avec des entrées conséquentes chaque semaine au point de franchir les 200 000 spectateurs fin juillet. Encore présent dans les salles à la rentrée de septembre, A Normal Family a terminé sa carrière avec 248 123 tickets vendus. Un magnifique score, entièrement lié au bouche à oreille et aux critiques favorables.
De quoi permettre au distributeur de sortir le thriller en DVD et blu-ray dès le 21 octobre 2025. Le film le mérite amplement.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 11 juin 2025
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Hur Jin-ho, Sul Kyung-gu, Jang Dong-gun, Kim Hee-ae, Claudia Kim
Mots clés
Cinéma coréen, La mixité sociale au cinéma, Les parents dépassés au cinéma, La famille au cinéma, Critique sociale