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Parce qu’Emmanuelle fut un phénomène de société, il fallait bien au moins un ouvrage, Histoires d’Emmanuelle, pour le relater aux contemporains l’intensité d’un périple sensuel qui se transformera en l’une des franchises les plus lucratives du 7e Art. Marc Godin déringardise les souvenirs autour de l’œuvre sans chercher à sanctuariser une œuvre artistiquement limitée. En cela réside la formidable réussite de son ouvrage.

L’ouvrage, d’un format ample et luxueux, illustré soigneusement d’affiches, de photos appartenant désormais à notre patrimoine culturel, est une splendeur qu’il ne faudrait réduire aux seuls amateurs de cinéma cochon, puisque le livre, dans toute son élégance, ne l’est pas.

Les histoires d’Emmanuelle ne sont pas toujours celles que l’on croit

La valeur de l’ouvrage de Marc Godin est historique, puisqu’il s’agit de célébrer l’un des projets les plus importants par son retentissement sociétal et commercial des années 70, qui a été vu par plus de 8 millions de Français. Histoires d’Emmanuelle entre dans les enjeux sociétaux et les coulisses d’une production cinématographique entre l’ère post-soixante-huit, finalement assez prude, et l’avènement du X qui suivit la sortie d’Emmanuelle, en 1975.

Copyright : Huginn & Tessier / Dargaud 2019

Emmanuelle, no man’s land cinématographique, qui s’éloigne des rivages du réel pour cerner l’imaginaire de l’écrivaine Emmanuelle Arsan, décédée en 2005, et dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle n’aurait pas écrit cet ouvrage fantasmé, mais que son époux diplomate l’aurait fait en son nom, attire les foules des pays frontaliers : les Espagnols, les Belges, tout le monde passe la douane pour découvrir les charmes juvéniles de Sylvia Kristel, inconnue devenue instantanément star mondiale que l’on perdra à l’âge de 60 ans, en 2012, et dont la carrière au cinéma fut très riche dans les dix ans qui suivirent le film. Après, plus rien. De la peinture et le retour à l’anonymat.

Elle magazine, en trois volumes (et plus si affinités)

De l’idée de produire ce film qui a tant obsédé le producteur Yves Rousset-Rouard, bien déterminé à réaliser son Dernier Tango à Paris, aux réactions exagérées des ligues de morale qui se sont élevées contre ce symbole de liberté qui paraissait au moment où la sexualité de la femme s’épanouissait grâce à la révolution contraceptive, le livre passionne. Il déploie une pédagogie historique, et forcément confère à l’aspect artistique de ce roman-photo exotique sur images de papier glacé, un aspect politique prégnant. Pompidou, Chirac, Giscard, les noms sont cités au cœur d’un assouplissement de la censure qui a permis l’apparition des premiers films de sexe non simulés, jusqu’à la réponse de la culture française aux films de fesse qui proliféraient… Pour tout comprendre de l’apparition des premiers pornos aux USA, aux films soft et hard en France, à la spécialisation de certaines salles qui ont eu le courage de s’élever contre la censure au prix d’une ghettoïsation immédiate, la prose de Marc Godin est belle et passionnante. Libre et soyeuse. Son historique est surtout limpide.

S’il revient beaucoup sur les histoires d’Emmanuelle au travers des trois premiers films du producteur qui lâcha l’affaire après – on citera un second volet qui fit l’objet d’un classement X injuste en France et dont la sortie fut bloquée pendant deux ans, au prix d’une déception commerciale sur notre territoire, alors que le monde pouvait en profiter jusqu’aux États-Unis librement-, on peut regretter le peu de pages consacrées aux suites, celles de Leroi, Zincone, ou Borowckzyk. On touche alors à une exploitation du titre, à une dérive commerciale vers le cinéma bis, voire Z, en passant par le X, qui méritait bien à vrai dire un autre ouvrage.

Marc Godin invite de nombreuses personnalités à confier ce que le film leur évoque aujourd’hui, dont Brigitte Lahaie, sévère, qui retient moins le portrait d’une femme libre qu’une femme tenue par un homme, dont le fauteuil en osier servait d’auréole à la femme putain. Une belle analyse. Il en y a beaucoup d’autres. Dans tous les cas, les mots les plus touchants resteront ceux de Marc Godin à l’égard de Sylvia Kristel, dont la fin de vie s’apparente à une tragédie. Son ouvrage intronise l’icône qu’il ne faudra désormais plus oublier.

Le site de l’éditeur

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